WAT BOUDDHA BOUXA
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Dhamma
(Par Michel Henri Dufour)
Sommaire
Introduction
Les fondement de l'enseignement
ancien
Les principes de base de
l'enseignement
Les « trois caractéristiques»
(tilakkhana)
L'interdépendance
Kamma
Les trois «poisons de l'esprit
La renaissance
Conceptions erronées autour de la renaissance
et du monde
Illustration de la renaissance à travers
les Textes
La « recherche scientifique »
Les facteurs de l'Éveil
Le Nibbana
INTRODUCTION L’époque actuelle ressemble en de nombreux points au VIe siècle avant notre ère en Inde, époque à laquelle vécut le Bouddha : confusion des idées, angoisse pour le futur, prolifération de « faux prophètes » et des doctrines fallacieuses, recul du respect des êtres vivants, effritement des valeurs morales au profit du formalisme et du matérialisme. De multiples organisations cherchent un moyen de résoudre ces problèmes, mais la plupart en voulant changer l’environnement de l’homme, ses conditions extérieures de vie. Le bouddhisme propose une autre révolution : la révolution intérieure, seule capable de bouleverser toutes les conditions, mais la possibilité nous en est voilée par l’ignorance et cette ignorance est mère de toutes les souffrances. En quoi cette ignorance consiste-t-elle ? Ce n’est pas la simple ignorance intellectuelle, c’est celle de la véritable nature de l’homme et de l’univers tout entier. Rien dans le monde ne dure éternellement, tout est inexorablement détruit à plus ou moins longue échéance, que ce soit civilisation, cité, montagne, richesses ou être vivant ; rien dans le monde n’est capable de produire de la satisfaction ou un plaisir durable, la souffrance et la douleur sont inséparables de la vie comme nous la connaissons. Enfin, il n’existe rien dans l’homme (et en toutes choses) qui subsiste inchangé et éternel, pas d’« âme immortelle », tout est « vide », impersonnel. L’homme agit justement selon le contraire de tout cela, d’où la masse de souffrance qui l’assaille. Cependant, la compréhension de ces faits ne doit pas nous conduire au désespoir et au pessimisme, car il existe un chemin pour en sortir, un chemin qui nous mène des ténèbres à la lumière, à la libération de la souffrance, à la paix suprême, au nibbæ na. Ce chemin nous a été montré par le Bouddha qui l’a parcouru, compris en son entier, et exposé aux hommes pour le bonheur de tous les êtres. Le Bouddha, après son Éveil, présenta dans son premier sermon les « quatre Vérités nobles », coeur de tout son enseignement : 1. La vie est dépourvue d’harmonie, d’équilibre, potentiellement source d’insatisfaction. 2. La cause de cette insatisfaction est l’attachement aux désirs, le désir égocentrique, l’avidité, la soif. 3. Il est possible d’y échapper par l’extinction de cet attachement, de cette soif, c’est le nibbæ na. 4. Le chemin qui conduit à cette extinction est le noble Sentier aux huit Voies. Ce sentier comprend la Compréhension correcte, l’Intention correcte, la Parole correcte, l’Action correcte, le Mode de Vie correct, l’Effort correct, l’Attention [30] correcte, l’Unification de l’esprit correcte. Ce sentier fondé sur le comportement éthique et la méditation (culture mentale) débouche sur la sagesse totale. Le laïc bouddhiste est censé suivre les cinq préceptes, qui ne sont ni des interdictions ni des commandements, mais des moyens de discipline que l’on adopte de soi-même ; d’une façon générale : s’abstenir de violence envers les êtres vivants, de prendre ce qui n’est pas donné, de complaisance dans les plaisirs des sens, de mauvaises paroles, de tout ce qui trouble la conscience claire. Parallèlement à l’établissement de la conduite éthique le disciple doit entreprendre la pratique de la méditation qui lui permettra de comprendre par ses propres efforts ce que le Bouddha a lui-même compris. Rien dans le bouddhisme n’est affirmé de façon péremptoire et définitive mais tout doit être vérifié à la lumière de l’expérience personnelle de la méditation et de la contemplation quotidienne des choses telles qu’elles sont. Pour le Bouddha l’univers est l’expression de lois immuables et n’a pas été créé par une déité omnipotente. Prépondérante étant la loi de cause-effet (ou kamma, et son résultat, vipæ ka) : l’homme récolte en dépendance de ce qu’il a semé, ses actions volontaires et consciemment acceptées façonnent son futur, et son présent dépend de ses actions passées. Ses actions le jettent dans la « ronde des renaissances » dont il ne pourra sortir que par la conquête du nibbæ na, dans cette vie ou dans « une autre ». 24 Cependant, aucune « âme éternelle » ne passe d’une vie à une autre ; c’est simplement une énergie qui se transmet, une (des) conscience(s) qui en conditionne(nt) une (des) autre(s), une flamme de bougie qui allume une autre bougie. Lorsque les feux de la convoitise, de l’illusion et de la malveillance sont éteints, les renaissances sont terminées, la paix du nibbæ na est atteinte. La plupart des hommes réagissent à toutes les stimulations et sont atteints par tous les événements extérieurs et intérieurs (joie, peine, flatterie, reproche, succès, échec, etc. ) au point que leur jugement s’en trouve faussé et leur paix compromise. Leur esprit est alors aussi agité qu’« un singe ivre piqué par un serpent et bondissant de branche en branche ». Que de fois n’entendons-nous pas dire : « Je suis hors de moi. » ou « Je suis distrait. » ! Comment de telles personnes peuvent-elles obtenir la paix si elles sont constamment ballottées par le moindre souffle de vent ? Que feront-elles en face d’une provocation, d’une insulte, ou de toute menace physique ou psychologique ? Le remède à cette activité anarchique de l’esprit est la méditation ; elle seule permet de parvenir à cette égalité d’esprit qui n’est pas pure indifférence ni sécheresse de coeur, mais force intérieure capable de faire face à toutes les épreuves même les plus sévères. À tort le mot « méditation » est souvent associé à la seule forme de réflexion intellectuelle sur un sujet. La véritable méditation est unification de l’esprit, elle est parfaite adaptation de l’être tout entier à chacune des actions, parfaite présence à tous les instants de la vie quotidienne et nous délivre de l’esclavage des pensées et idées envahissantes. Elle nécessite une attention sans relâchement. Essayez de rester, ne serait-ce que cinq minutes, assis, dans le silence ! Au bout d’une minute vous éprouverez un besoin irrésistible de bouger, de vous gratter l’oeil, de feuilleter un magazine, d’allumer la télévision. Vous vous mettrez à penser à votre prochain repas, aux yeux de votre voisine, à votre patron ou à toute autre chose ; en un mot vous chercherez à fuir les conditions présentes telles qu’elles sont ! La méditation est une véritable culture mentale qui s’acquiert au prix d’un effort soutenu et correctement dirigé ; ce n’est qu’à ce prix qu’il est possible d’obtenir la paix intérieure sans laquelle la volonté de construire la paix collective est un non-sens. En haut de la page 25
LES FONDEMENTS DE L’ENSEIGNEMENT ANCIEN Le Tipitaka (les « trois corbeilles ») ou Canon pali Il n’existe à proprement parler aucun Canon en tant que groupe d’Écritures « révélées » et reconnues officiellement par une quelconque « Église bouddhique ». L’ensemble des textes considérés comme canoniques, le Tipitaka, constitue le fondement du bouddhisme ancien. Les Enseignements du Bouddha ont été enregistrés et préservés dans des langues comme le pali, le gandhari, le sanskrit, le chinois ou le tibétain, les versions conservées en pæ li étant considérées comme les plus anciennes. Selon la tradition Theravada, c’est cette dernière langue, ou tout au moins un idiome proche, qui fut employée pour réciter les textes doctrinaux lors des trois premiers sa³gæ yana (assemblées de la Communauté monastique ou « conciles »), rassemblant les moines bouddhistes, le tout premier ayant eu lieu trois mois après la disparition du Bouddha. Le Tipitaka représente un volume de plus de dix fois la Bible (il est vrai avec de nombreuses répétitions à but didactique) et se subdivise en : Suttapitaka (cinq Collections, nikaya) Cette partie contient principalement les Sutta délivrés par le Bouddha à la Sa³gha monastique et aux laïcs en diverses occasions. Y sont incorporés quelques discours prononcés par des disciples éminents ( Sariputta, Ananda, Moggallana) et approuvés par le Bouddha. Le Suttapitaka peut être comparé à un livre de prescriptions, une des caractéristiques fondamentales du Dhamma étant en effet son idiosyncrasie. Les sermons furent exposés en tenant compte des circonstances et en accord avec les caractéristiques psychologiques des personnes concernées. Tout ce qui a été enseigné par le Bouddha l’a été en fonction d’une occasion ayant provoqué le sermon et toujours en référence à des personnes, des lieux, des états mentaux, etc. Les contradictions entre certains textes ne sont qu’apparentes puisque les sermons ont été prononcés par le Bouddha pour répondre efficacement à des conditions déterminées. Par exemple, confronté à la même question, il pouvait demeurer silencieux devant quelqu’un de stupidement curieux ou donner un exposé détaillé à un chercheur sincère, ou encore répondre par une contre-question. Il est également important de noter que le Bouddha a exposé tout ce qui est nécessaire à la délivrance, il ne fait pas partie de ces Maîtres qui « cachent quelque chose dans leur poing serré ». D’où parfois le silence du Bouddha sur des questions non pertinentes pour parvenir au but recherché. Vinayapitaka (trois principales sections) Il traite tout spécialement des règles et de la discipline des moines, bhikkhu, et nonnes, bhikkhuni . Pendant près de vingt ans après l’Éveil du Bouddha, les disciples étant relativement peu nombreux et spirituellement très évolués, aucune règle définie ne fut édictée, le besoin ne s’en faisant pas sentir. Plus tard, le nombre de moines augmentant de façon importante, le Bouddha promulgua des règles en fonction des circonstances et au fur et à mesure de l’apparition des problèmes. Les raisons de ces promulgations, leurs diverses implications et les cérémonies spécifiques à la Sangha, sont largement décrites dans le Vinaya [31]. S’y trouvent également l’histoire du développement de l’Enseignement depuis son début, une brève relation de la vie et du « ministère » du Bouddha et des détails sur les trois premiers « conciles », sa³gø ti [32]. Indirectement il donne de nombreuses informations sur l’histoire ancienne de l’Inde, ses coutumes, ses arts et ses sciences. 26 Le Vinaya brosse un tableau impressionnant de la constitution démocratique de la Sa³gha, de la gestion communautaire des biens, de l’exceptionnelle qualité morale des moines et nonnes et des incomparables talents administratifs du Bouddha. Abhidhammapitaka (sept traités) Il contient les aspects philosophiques et psychologiques de l’Enseignement et fut majoritairement exposé par Sæ riputta, l’un des disciples prééminents du Bouddha. Selon certains érudits, l’Abhidhamma n’est pas un Enseignement du Bouddha mais une élaboration ultérieure de moines scolastiques ; la tradition attribue cependant au Bouddha lui-même le noyau de l’Abhidhamma. Toute cette littérature a suscité, au fil des siècles, de nombreux commentaires et souscommentaires formant un corpus énorme, cet ensemble n’étant néanmoins pas considéré comme « buddha vacana », la Parole du Bouddha. L’attitude correcte à adopter envers le Canon pæ li, et les textes bouddhiques en général, est présentée ainsi par Ajahn Sumedho : « Ces textes ne sont pas à considérer comme étant des “ Écritures saintes” nous prescrivant ce qu’il faut croire. On doit les lire, les écouter, y réfléchir, les contempler et, grâce à elles, examiner, étudier la réalité présente, l’expérience présente. Alors, et alors seulement, pourrons-nous connaître profondément la Vérité au-delà des mots. » En haut de la page 27
LES PRINCIPES DE BASE DE L’ENSEIGNEMENT Il est fondamental de rappeler que le Bouddha n’a jamais enseigné un système. S’il existe, au sein du Canon pali, de nombreuses listes et classifications, elles ne possèdent qu’un but didactique, leur objet étant de fournir une base de réflexion et de méditation (kammatthana) [33]. Les quatre Vérités (ou faits de l’existence) nobles Directement liées à l’Éveil du Bouddha (en fait de tous les bouddhas !) et constituant la base immuable de tous ses Enseignements, elles sont exposées dans le Dhammacakkappavattana Sutta (le Sermon sur la mise en route de la Roue de la Loi) que l’école Theravæ da considère comme la quintessence du message du Bouddha. Ce fut le premier sermon du Bouddha après son Éveil, mais assez curieusement il ne figure pas en premier dans la compilation du Canon pæ li. On peut considérer que tous les autres points de la doctrine bouddhique ne sont que des corollaires de ces quatre Vérités. Elles constituent un champ infini de pratique pour tout bouddhiste. Fondement de toutes les écoles bouddhiques authentiques, référence constante des pratiquants, réflexion et contemplation riche d’implications, elles ne doivent pas être considérées comme des vérités dogmatiques à s’approprier sans examen mais comme des outils d’analyse et d’observation approfondie de la réalité. Ce sont des vérités qui ennoblissent et non pas simplement la constatation d’une sombre réalité. L’édifice entier de l’Enseignement du Bouddha repose sur une constatation très simple : l’inadéquation entre la réalité du monde et notre volonté de le modeler selon nos impulsions égocentriques, le conflit quasi permanent entre les événements et notre désir illusoire que le monde s’ordonne autour de nous. En résumé, et de façon purement didactique, on peut présenter les nobles Vérités ainsi : 1. le déséquilibre (dukkha), potentiellement générateur d’insatisfaction ou de souffrance, est omniprésent, l’harmonie est perpétuellement remise en question, 2. l’origine (samudaya) de l’insatisfaction est l’attachement au désir égocentrique, l’esclavage des désirs, la « soif » insatiable d’être et de posséder (tanha ), 3. la cessation [34] (nirodha) de l’esclavage du désir est possible, elle conduit au nibbana, 4. le chemin (magga) menant à cette cessation est le « noble Sentier aux huit branches » reposant sur les trois fondations : Connaissance transcendante, Conduite éthique, Culture mentale. Extrait du Dhammacakkappavattana Sutta (Saµyutta Nikaya) : « (...) (Voici, ô moines) la Vérité noble dite dukkha : la naissance est dukkha, le vieillissement est aussi dukkha, la maladie est aussi dukkha, la mort est aussi dukkha, être uni à ce que l’on n’aime pas est dukkha, être séparé de ce que l’on aime est dukkha, ne pas obtenir ce que l’on désire est aussi dukkha. En résumé, les cinq agrégats [35] d’attachement sont dukkha. « (Voici, ô moines) la Vérité noble dite la cause de dukkha : c’est cette “ soif” qui produit la ré-existence et le re-devenir, qui est liée à une avidité passionnée et qui trouve une nouvelle jouissance tantôt ici, tantôt là, c’est-à-dire la soif des plaisirs des sens, la soif de l’existence et du devenir et la soif de la non-existence. « (Voici, ô moines) la Vérité noble dite la cessation de dukkha : c’est la cessation complète de cette “ soif”, la délaisser, y renoncer, s’en libérer, s’en débarrasser. (…) « (Voici, ô moines) la Vérité noble du Sentier conduisant à la cessation de dukkha : c’est simplement le noble Sentier aux huit branches, c’est-à-dire : la compréhension correcte, la pensée correcte, la parole correcte, l’action correcte, les moyens d’existence corrects, l’effort correct, l’attention correcte, l’unification mentale correcte. » 28 Ces quatre Vérités nobles possédant chacune trois aspects de reconnaissance : la théorie (pariyatti), la reconnaissance de l’existence de la Vérité noble ; la pratique (pa¥ ipatti), la reconnaissance de la nécessité de mettre en pratique la Vérité noble ; le résultat (pa¥ ivedha), la reconnaissance du résultat de la pratique. Le problème existentiel : le déséquilibre, la dysharmonie sont potentiellement source de souffrance Dukkha, littéralement « difficile à supporter », fait référence à l’insatisfaction, l’incomplétude, l’imperfection, l’insécurité, implicites dans tous les phénomènes qui, en raison de leur changement perpétuel, sont toujours potentiellement sujets à provoquer la souffrance. Ce concept inclut tout ce qui est désagréable, depuis les souffrances corporelles grossières et la souffrance implicite dans le vieillissement, la maladie et la mort, jusqu’aux sentiments subtils tels qu’être séparé de ce que nous aimons ou associé à ce qui nous déplaît et aux états mentaux plus fins comme la torpeur, l’ennui, l’agitation, etc. Il est souvent traduit, d’une façon réductrice, par « douleur » ou « souffrance », mais ces termes sont loin de le définir parfaitement. Dukkha est en fait le déséquilibre, le malaise éprouvé devant la nature oppressive de tous les facteurs d’existence par suite de leurs continuelles apparitions et disparitions. Il possède de nombreuses connotations selon la base ou selon la source, ainsi que de multiples formes. Les réactions à dukkha ont pour origine l’incapacité à comprendre et admettre la nonpermanence et le caractère impersonnel et non substantiel de tous les phénomènes, éléments constituant (avec dukkha) les « trois caractéristiques » (tilakkha¼ a). C’est cette incapacité à comprendre qui place l’être humain, antérieurement à l’Éveil, dans la même situation que Sisyphe [36], condamné à répéter de manière compulsive les mêmes actions et les mêmes attitudes mentales néfastes. À l’instar de tous les principes de base de l’Enseignement bouddhique, l’appréhension intellectuelle pure ne peut l’épuiser, dukkha se situe toujours au-delà, dans une expérimentation de tous les instants. La cause : la propension à s’approprier, l’attirance irrésistible vers la flamme qui consume Ce désir ardent, cette « soif » (tanha ), cette attirance irrésistible, conduit à l’esclavage, à l’emprise totale du monde des sens sur l’esprit. Tanha est subdivisé traditionnellement en six catégories : 1. rupa tanha , désir ardent pour les formes matérielles 2. sadda tanha , désir ardent pour les sons 3. gandha tanha , désir ardent pour les odeurs 4. rasa tanha , désir ardent pour les saveurs 5. photthabba tanha, désir ardent pour les choses tangibles 6. dhammæ tanha, désir ardent pour les idées. D’autres classifications se trouvent dans les textes traditionnels, ce qui montre sa complexité et son vaste champ d’application : 1. kamatanhæ , désir ardent pour les expériences sensuelles agréables 2. bhavatanha , désir ardent pour l’existence 3. vibhavatanha , désir ardent pour la non-existence.
29 Ou encore : 1. kamatanha , désir ardent pour les expériences sensuelles agréables 2. rupatanha , désir ardent pour les formes matérielles 3. arupataha , désir ardent pour les choses abstraites ou l’existence sans forme. La cessation : desserrer la ceinture qui étouffe Lorsque la cause du trouble est perçue il existe une possibilité de guérison. De la même manière, au-delà du chaos des désirs incontrôlés suscités par ta¼ hæ , réside un havre de repos. Cet arrêt des proliférations anarchiques du corps, de la parole et du mental est l’un des multiples aspects de ce que l’on nomme le nibbana. Désigné de nombreuses façons dans les Écritures traditionnelles, ce but ultime de la pratique bouddhique est principalement décrit négativement afin d’éviter tout attachement intellectuel, voire mystique, à un concept confortable. Le nibbæ na est la cessation de ce que l’on nomme les « trois poisons » : ignorance, avidité et malveillance. Lorsque l’énergie ayant suscité ces trois pulsions fondamentales et naturelles (c’est-àdire les actions malsaines, volontaires et consciemment acceptées) est épuisée, la véritable nature de la délivrance est perceptible. Même si ce but paraît lointain, voire irréalisable, il est néanmoins possible d’en goûter la saveur en expérimentant les résultats bénéfiques des différentes voies ou pratiques décrites dans la noble Vérité suivante. Le fait que le Bouddha soit parvenu à la délivrance ultime de tous les liens et qu’il a existé, et qu’il existe encore peut-être, des arahanta (êtres réalisés), doit constituer une incitation à ne pas se perdre dans les actions négatives et le doute sceptique perpétuel. Le chemin : le choix de la Voie royale L’Enseignement du Bouddha étant avant tout une pratique de vie, une science de l’esprit et non un système philosophique dénué de toute application existentielle, il existe un moyen de réaliser les trois nobles Vérités précédentes. Le Suttapitaka (l’ensemble des Sermons) nous offre non seulement les divers aspects du Dhamma mais également des guides pragmatiques nous permettant de réaliser personnellement ce Dhamma. Toutes les observances et les pratiques formant les étapes du Chemin conduisent à la purification [37] mentale à trois niveaux : purification par la conduite correcte, purification par l’harmonie de l’esprit, purification par la connaissance transcendante (sø la [38] visuddhi, samadhi [39] visuddhi, pañña [40] visuddhi). Après avoir exposé le problème existentiel et les causes de ce problème, le Bouddha, dans la quatrième des « Vérités nobles », nous propose un chemin de pratique, Voie royale du juste milieu entre les extrêmes, permettant de se libérer de l’insatisfaction et de la souffrance. On classe généralement les huit éléments constituant cette Voie en trois chapitres : Sagesse, Éthique et Unification mentale. Bien que cette exposition, purement didactique, puisse sembler impliquer un ordre ou une progression, il n’en est rien. À l’image de chaque brin contribuant à la solidité d’une corde, les différentes parties de la Voie s’interpénètrent à tous les niveaux et chacune contient toutes les autres et à la fois les génère et s’en nourrit. Néanmoins, au départ, une certaine dose de sagesse (encore mondaine à ce niveau) est nécessaire, sagesse consistant à savoir qu’il existe un chemin et des moyens pour accomplir ce chemin. La « perfection » ou « rectitude » de ces moyens réside dans le fait qu’ils impliquent de vivre en accord avec la vertu, la méditation et la sagesse plutôt qu’en se fondant sur une position orientée sur soi, une vision égocentrique. 30 Dans les Textes classiques la Voie est ainsi présentée : I. Sagesse (pañña ) 1. conception correcte (samma [41] ditthi) La vue, la compréhension non viciée. Elle implique une première appréhension des quatre Vérités nobles et consiste, en un premier temps, à saisir l’insatisfaction, sa cause, son extinction et le chemin y conduisant, c’est-à-dire, en un mot, comprendre la nécessité de la pratique et sa nature. 2. pensée, résolution, intention correcte (sammæ sankappa) L’intention correcte, les aspirations correctes, impliquent l’intention ou la résolution d’élever l’esprit, de le libérer de l’attachement à la sensualité, de la malveillance envers autrui, de la violence envers autrui et soi-même. Elle se nourrit d’une pensée libre de convoitise, de mauvais vouloir et de cruauté. II. Conduite droite, éthique (sila) 3. parole correcte (sammæ vaca ) Elle concerne le contrôle de la parole sous tous ses aspects, en particulier s’abstenir de mensonges, de racontars, de paroles dures et de paroles vaines. Elle incite à constamment observer l’intention avant de parler, à juger de la nécessité de parler et du moment opportun pour le faire, et à poser des paroles de concorde plutôt que de discorde. 4. action correcte (samma kammanta) La conduite correcte implique, pour tout bouddhiste laïc, l’observance des préceptes de base (sø la), d’une façon globale : s’abstenir de toute action susceptible de générer la souffrance en soi et autrui et d’excès en toutes choses. 5. moyen d’existence correct (samma ajiva). Le mode de vie correct implique l’abstention de moyens néfastes, non éthiques, de gagner sa vie et la mise en oeuvre de moyens justes et honorables, ne lésant aucun être vivant. Les bouddhistes prenant à coeur leur pratique sont invités à ne pas exercer les activités suivantes : vendre des êtres vivants, des poisons, de la drogue, de l’alcool ou des armes. 6. effort correct (sammæ vayama). Cette pratique implique : l’effort d’éviter (saµvara) [42] et l’effort de surmonter (pahæ na) les états néfastes et malsains, l’effort de développer (bhæ vanæ ) et l’effort de maintenir (anurakkha¼æ ) les états bénéfiques et sains, les brahma vihæ ra et les pæ ramitæ [voir p. 61] par exemple. III. Unification mentale (samædhi) 7. vigilance correcte (sammæ sati [43]) Elle recouvre l’attention correcte, la présence totale. Sati implique une vigilance de tous les instants en ce qui concerne les phénomènes intérieurs et extérieurs, physiques et mentaux et leur analyse. Elle inclut les quatre attentions fondamentales (satipa¥ ¥ hæ na), l’un des fondements de la pratique méditative dans la Voie bouddhique : attention au corps, aux sensations, à l’esprit, aux phénomènes. 8. harmonie mentale correcte (samma samadhi). Elle est unification de l’esprit correcte, équilibre mental correct. Elle constitue la manière correcte d’utiliser la méditation et ses résultats, uniquement pour le développement et la libération personnelle et éventuellement comme base des quatre « absorptions » (jhana). 31 « (…) Le premier des huit facteurs du chemin est la Vue correcte (sammæ ditthi), qui naît de la vision et de l’expérimentation de la cessation. Posséder la Vue correcte nécessite d’être très vigilant en permanence. Nous devons connaître que tout surgit et disparaît et est non-soi, et cela doit être une expérience directe, une vision intérieure. La Vue correcte est fondée sur la connaissance intérieure directe, et non simplement sur une réflexion et une croyance dans le concept. Aussi longtemps que nous ne connaissons pas réellement mais simplement pensons connaître, nous demeurons dans un état d’incertitude et de confusion. C’est parce que la connaissance intellectuelle se fonde seulement sur des symboles et non sur une expérience directe de la Vérité. « Le second facteur du chemin est l’Attitude correcte ou Intention correcte (sammæ sankappa). Une fois la Vue correcte établie notre intention à partir de ce moment est dirigée vers le nibbæ na ou le non créé, vers la libération. Nous ressentons encore des impulsions et des tendances comme le doute, l’inquiétude ou la peur, nous tirant en arrière vers le monde des sens, mais maintenant nous reconnaissons ces impulsions. Nous les connaissons telles qu’elles sont, et nous ne pouvons être abusés très longtemps par ces conditions. Auparavant, nous pouvions nous enfoncer pendant des semaines dans le découragement, le doute, la peur ou l’avidité sous diverses formes. Une fois que cette expérience de vision intérieure s’est produite et que la Vue correcte s’est installée, alors il y a Attitude correcte. Parce qu’il existe encore une résistance à mettre en oeuvre l’effort d’être éveillé, il se peut que nous essayions de nous abuser, mais ce n’est possible que pour peu de temps. « La Vue correcte et l’Attitude correcte constituent ensemble la sagesse (pañña ) et elles nous conduisent aux troisième, quatrième et cinquième aspects du chemin : Parole correcte, Action correcte et Mode de Vie correct (sammæ vaca , sammæ kammanta, sammæ ajiva). En langue pæ li nous appelons ces trois éléments du chemin, sø la, l’aspect éthique du Sentier aux huit branches. Sø la signifie accomplir ce qui est bénéfique et s’abstenir de ce qui est négatif en action corporelle et en parole. La Vue correcte et l’Attitude correcte encouragent sø la car une fois la Vérité perçue nous ne sommes plus enclins à utiliser notre corps ou notre parole pour léser nous-mêmes ou les autres êtres. Nous nous sentons responsables ; nous n’allons pas faire mauvais usage de notre propre corps ou de celui de quelqu’un d’autre, ou léser les autres êtres intentionnellement. Il se peut que nous le fassions sans le vouloir, mais nous n’avons pas l’intention de léser. C’est la différence. « Lorsque sø la est présent nous sommes équilibrés émotionnellement et nous nous sentons en paix. Parce que ni nous ne blessons, ni ne volons, ni ne mentons, il n’y a pas de regrets, nous n’avons pas de sentiment de culpabilité et un sentiment de calme, d’équanimité et d’humilité s’installe. De cette sensation de paix naissent les sixième, septième et huitième aspects du chemin : Effort correct, Attention correcte et Unification de l’esprit correcte (samma vayama, sammæ sati, sammæ samadhi). Avec l’effort, l’attention et l’unification de l’esprit, le passif et l’actif sont équilibrés. C’est comme dans l’apprentissage de la marche : nous sommes constamment en train de perdre l’équilibre et de tomber, mais dans ce processus même nous développons de la force, tout comme le bébé. Un bébé apprenant à marcher développe de la force en dépendant de ses parents, en dépendant des tables et des chaises, et en tombant, se faisant mal et se relevant. En définitive, il fait deux pas, puis il commence à marcher et enfin commence à courir. C’est la même chose avec l’équilibre émotionnel. Une fois que nous savons ce que signifie être en équilibre il n’y a plus de problèmes, nous pouvons marcher, courir, tourner, sauter. Le Sentier aux huit branches se divise en trois sections : sila, samadhi et pañña . Si la est la conduite éthique, samæ dhi l’unification mentale, pañña la sagesse. Sø la est la façon dont nous nous conduisons, dont nous vivons, dont nous utilisons notre corps et notre parole. Samæ dhi est l’équilibre des émotions. Lorsque nous possédons un excellent samæ dhi, l’amour est libre du désir égocentrique, libre de convoitise et d’exploitation de l’autre. Avec l’équilibre émotionnel vient une espèce de joie et d’amour. Nous ne sommes pas indifférents, mais nous possédons l’équilibre. 32 Nous pouvons aimer car il n’y a rien d’autre à faire. C’est la relation naturelle lorsqu’il n’y a pas de soi. Mais lorsque l’égocentrisme surgit, alors l’amour devient convoitise, la compassion devient condescendance, la joie devient désir égocentrique de bonheur. Lorsqu’il n’y a pas de soi, la joie est naturelle et la compassion surgit spontanément dans l’esprit. Pañña est sagesse, la connaissance de la Vérité engendrant la parfaite harmonie entre le corps, les émotions et l’intellect. Avec la sagesse, ces trois qualités fonctionnent en harmonie et se soutiennent l’une l’autre au lieu d’être des forces en conflit. » Ajahn Sumedho « Lorsque le Bouddha délivra son sermon sur les quatre Vérités nobles un seul parmi les cinq disciples présents comprit réellement. Les autres apprécièrent l’exposé, pensant “ C’est vraiment un bel enseignement ! ”, mais seul Kondañña acquit la parfaite compréhension de ce que le Bouddha disait. (…) « Qu’avait donc compris Kondañña ? Quelle fut cette réalisation que le Bouddha loua à la fin de son sermon ? C’était : “ Tout ce qui est sujet à la naissance est sujet à la disparition. ”. En fait cela ne ressemble pas à une connaissance particulièrement profonde, mais ce que cela implique est une caractéristique universelle : tout ce qui surgit cesse ; c’est non permanent et ne nous appartient pas, c’est “ non-soi ” … Aussi ne vous attachez pas, ne soyez pas trompé par ce qui surgit et cesse. Ne recherchez pas un refuge, quelque chose en lequel vous souhaitiez avoir confiance et où vous désiriez demeurer, dans quoi que ce soit qui surgisse, car tout cela cessera. « Si vous voulez souffrir et gaspiller votre vie, attardez-vous aux choses qui surgissent. Elles vous conduiront toutes vers la fin, vers le déclin, et vous n’en serez pas plus sage. Vous ne ferez que tourner en rond, répétant les mêmes anciennes et tristes habitudes et, au moment de la mort, vous n’aurez rien appris d’important de votre vie. » Ajahn Sumedho En haut de la page 33Les « trois caractéristiques» (tilakkhana) La non-permanence est au coeur de tout ce qui est conditionné, Lorsque l’on peut le percevoir avec sagesse, Alors on se détourne de dukkha. Cela est le sentier de la purification. Le déséquilibre est au coeur de tout ce qui est conditionné, Lorsque l’on peut le percevoir avec sagesse, Alors on se détourne de dukkha. Cela est le sentier de la purification. L’absence d’essence personnelle est au coeur de tout ce qui est conditionné, Lorsque l’on peut le percevoir avec sagesse, Alors on se détourne de dukkha. Cela est le sentier de la purification. » « sabbe sankha ra aniccæ ’ti yadæ pañña ya passati atha nibbindati dukkhe esa maggo visuddhiyæ . sabbe sa³khæ ra dukkha’ti yada pañña ya passati atha nibbindati dukkhe esa maggo visuddhiya . sabbe sankha ra anatta’ti yadæ pañña ya passati atha nibbindati dukkhe esa maggo visuddhiyæ . Ces versets sont fréquemment récités par les moines (sous cette version ou sous une autre), lors des cérémonies quotidiennes ou lors des funérailles. Ils constituent une forme de méditation discursive largement usitée chez les moines ainsi que chez les laïcs. On peut résumer cet enseignement, typique de la stratégie émancipatrice du Bouddha, de la façon suivante : Tout ce qui existe dans l’univers conditionné est : potentiellement source d’insatisfaction ou de souffrance (dukkha), non permanent (anicca) et impersonnel ou « vide » (anattæ ). Il est à noter que même si le non conditionné (le nibbæ na) échappe aux deux premières caractéristiques il est néanmoins soumis à la troisième. Dukkha Instable, sans véritable fondement, dans un état de perpétuelle agitation. C’est la constatation de base, la première des Vérités nobles (re)découvertes par le Bouddha lors de son Éveil. Souvent traduit par « douleur » ou « souffrance » ce concept recouvre en fait un domaine beaucoup plus large. C’est bien sûr tout ce qui est insatisfaction, douleur physique ou morale, mais c’est surtout ce sentiment de « mal-être », sentiment de « ce n’est pas vraiment ça » que la plupart des gens éprouvent sans vraiment pouvoir le définir ou en cerner la cause. Dukkha est source d’inconfort, d’irritation, d’incertitude. Anicca Non permanent, éphémère. Possédant la nature de surgir et de disparaître. 34 Anatta « Non-moi », c’est-à-dire impersonnel, dépourvu d’essence individuelle, sans existence propre, sans propriétaire, indigne d’attachement égotiste. On peut dire « vide », dans le sens psychologique, et non dans le sens ontologique [44]. Anatta n’est pas, à l’instar de tous les enseignements du Bouddha, un principe dogmatique à plaquer sur la réalité, mais un outil de contemplation, permettant petit à petit de ne plus rien considérer comme « moi, mien » et de déraciner le réflexe permanent d’appropriation [45]. La croyance en un moi indépendant (sakkæ ya di¥¥hi) étant l’un des plus puissants liens nous retenant à la roue du saµsæ ra, c’est-à-dire à la répétition compulsive et non consciente d’actions génératrices de souffrance pour soimême et les autres. Ces « trois caractéristiques » ne sont en fait que des facettes différentes mais complémentaires d’une même réalité : le caractère éminemment illusoire de toute stabilité et de toute sécurité dans le monde conditionné. Beaucoup plus qu’un jugement ontologique elles représentent en fait un moyen habile, une astuce pédagogique du Bouddha, destinés à nous éviter de tomber dans le piège de l’attachement à ces conditions illusoires. « Le Bouddha a établi une distinction entre la Vérité ultime et la vérité conventionnelle. L’idée d’un soi est purement un concept, une convention, tout comme : américain, thaï, enseignant, étudiant ; ce ne sont que des conventions. De façon ultime personne n’existe, il n’y a que des combinaisons temporaires des éléments terre, feu, eau et air. Nous appelons ce corps une personne, mon moi, mais en définitive il n’y a pas de moi, il n’y a que anattæ , non-moi. Pour comprendre ce non-moi vous devez méditer. Si vous ne faites qu’intellectualiser, votre tête va exploser. Ce n’est que lorsque vous aurez compris le non-moi dans votre coeur que le fardeau de la vie aura disparu. Votre vie de famille, votre travail, tout deviendra beaucoup plus facile. Lorsque vous voyez au-delà du moi, vous n’êtes plus attaché au bonheur, et lorsque vous n’êtes plus attaché au bonheur vous pouvez véritablement être heureux. » Ajahn Chah En haut de la page 35
L’interdépendance (la « production conditionnée », paticcasamuppada) « Celui qui voit clairement la loi de la production conditionnée, voit clairement le Dhamma. Celui qui voit clairement le Dhamma, voit clairement la loi de la production conditionnée. » (Majjhima Nikæ ya) Cette « loi » explique que le saµsæ ra, le processus de la souffrance et des existences répétées, est entretenu par une chaîne de liens interconnectés de causes et effets. Toute chose dans l’univers relatif existe en raison de conditions déterminantes et détermine à son tour d’autres choses ; rien n’est un commencement en soi ou un fin en soi (la seule exception étant l’arahanta, l’être pleinement libéré). Elle révèle également la méthode pour briser cette chaîne et mettre un terme au processus ; celui-ci n’est en effet pas inéluctable, il est possible, à chaque lien, de trouver une porte de sortie et de rompre le cercle vicieux. Au sens premier la « production conditionnée » ou « origine(s) interdépendante(s) » fait référence à la façon dont la souffrance apparaît en dépendance directe de l’échec à appréhender correctement la réalité (ignorance) et de l’esclavage des désirs, et disparaît conjointement à leur cessation. Chaque lien conditionne le suivant dans le sens naissance, apparition (paccaya) selon l’ordre progressif (anuloma) ou dans le sens cessation (nirodha) selon l’ordre rétrograde (pa¥ iloma). Nous avons ainsi la description du surgissement de la « maladie » (ordre progressif), et la description de la façon de faire cesser cette « maladie » (ordre rétrograde). En dépendance de 1. l’ignorance (avijjæ ), apparaissent : 2. les facteurs d’existence (sankhara ), 3. en dépendance des facteurs d’existence apparaît la conscience discriminative (viññana), 4. en dépendance de la conscience discriminative apparaît l’individualité psychophysiologique (nama rupa), 5. en dépendance de l’individualité psychophysiologique apparaissent les six bases des activités des sens (sala yatana), 6. en dépendance des six bases des activités des sens apparaît le contact (phassa), 7. en dépendance du contact apparaissent les sensations (vedana ), 8. en dépendance des sensations apparaît le désir ardent (tanaha ), 9. en dépendance du désir ardent apparaît l’attachement (upadana), 10. en dépendance de l’attachement apparaît le devenir (bhava), 11. en dépendance du devenir apparaît la naissance (jati), 12. en dépendance de la naissance apparaissent la décrépitude et la mort (jara marana).
Définition des termes du paticcasamuppada Avijja C’est la méconnaissance profonde de la nature réelle de tout ce qui existe, tout particulièrement la méconnaissance des « trois caractéristiques » (tilakkha¼ a), la non-reconnaissance de la véritable nature de l’esprit. C’est l’opposé de la vision intérieure directe et non obstruée, de l’Éveil. Avijja signifie l’absence de toute connaissance dépassant ce qui est du domaine de la pure convention. C’est l’ignorance profonde qui obscurcit tout, inverse tout, faisant prendre l’erreur pour la vérité, le non essentiel pour l’essentiel, le néfaste pour le bénéfique et ce que l’on nomme normalement connaissance pour vijjæ alors que c’est avijjæ . Ce n’est en aucun cas une ignorance intellectuelle. 36 Sankhara « Formations », déterminations, processus de vie, processus corporels, verbaux et mentaux. Intentions, impulsions, stimulations, qui poussent à l’accomplissement d’une action, à son actualisation. Trois sens principaux : 1. tout ce qui est conditionné, composé, assemblé, complexe. Sont par conséquent inclus : toute l’expérience sensorielle (les organes des sens, les objets des organes des sens, la conscience surgissant du contact), toutes choses, physiques ou mentales, façonnées par des causes et des conditions, de même que les forces qui les façonnent et les processus par lesquels elles sont façonnées. 2. les activités mentales créatrices de kamma. 3. les facteurs mentaux au sens large, conditionnés et suscités par l’opération de kamma et de ses résultats. Viññana Au sens général : intelligence, pensée, impressions mentales, connaissance. Dans le contexte du paticcasamuppæ da : conscience dans sa fonction discriminative, conscience empirique née de l’union de l’objet sensoriel, de l’organe sensoriel et de leur contact. Division et distribution de la conscience sur les six bases des sens, conscience sensorielle, pouvoir, faculté d’appréhension au moment de voir, entendre, sentir, goûter, toucher et penser. Elle est classifiée, en fonction des bases, en : conscience visuelle, auditive, olfactive, gustative, tactile, mentale. Namarupa Littéralement : « nom et forme ». C’est l’ensemble des phénomènes mentaux et physiques, indissociablement unis dans le corps. L’unité psychocorporelle, matérialité et subtilité, aspect essentiel et aspect substantiel. Salayatana Les six bases d’activité des sens, les organes des sens : oeil, oreille, nez, langue, corps, mental. Les six domaines (sphères) sensoriel(le)s intérieur(e)s, personnel(le)s, (les organes des sens), par rapport aux six domaines sensoriels extérieurs (les objets des sens). Phassa Impression des sens, contact des sens avec leur objet respectif, en tant que base de la sensation, vedana . On distingue : le contact visuel, auditif, olfactif, gustatif, tactile, mental. Vedana Sensation (considérée comme aveuglante) issue du contact des sens avec le monde extérieur, connaissance directe par l’intermédiaire des sens, appréhension, appréciation. Décrit les états mentaux comme l’attirance, l’aversion, la joie, la peine, etc. On distingue la sensation corporelle et la sensation mentale (agréable, désagréable ou neutre). Elles se classifient selon les bases des sens en : sensation issue de la fonction visuelle, de la fonction auditive, de la fonction olfactive, de la fonction gustative, de la fonction tactile, de la fonction mentale. Tanha Désir ardent, « soif », attirance irrésistible, esclavage, emprise. Désir de renouvellement de la sensation agréable (ou de disparition de la sensation désagréable). Upadana Combustible. Attachement, saisie [46] de l’objet du désir, appropriation. Bhava La « sphère [47] de la naissance », le devenir, la conception, l’existence. La maturation des conséquences de la saisie, évolution et régression. C’est un processus qui se déroule selon deux modes : un processus d’action (kamma bhava) et un processus de renaissance, de régénération (uppatti bhava). 37 Jati Naissance, apparition. Jara Processus de vieillissement, décrépitude. Marana Mort d’un être ordinaire, non éveillé. Ne concerne ni les « émancipés » (arahanta) ni les bouddhas, pour lesquels on emploie le terme parinibbæ na. D’une manière plus générale le paticcasamuppæ da désigne le processus sous-tendant tous les phénomènes de quelque ordre qu’ils soient (physiques, psychologiques, spirituels) dans leur naissance, leur croissance et leur déclin. La réalisation de l’interdépendance, de la non-séparation de tout ce qui existe (phénomènes physiques ou mentaux, intérieurs ou extérieurs, proches ou lointains, visibles ou invisibles) est l’une des caractéristiques fondamentales de la sagesse issue de l’Éveil. Cette réalisation débouche immanquablement sur la compassion à l’égard de tous ces phénomènes et de tout ce qui vit. La sagesse et la compassion ne pouvant exister l’une sans l’autre, tout comme l’avers et le revers d’une pièce de monnaie. En haut de la page
Kamma Kamma fait partie de ces vocables que certains auteurs préfèrent ne pas traduire plutôt que d’en donner une traduction trop réductrice voire élaborer des néologismes. Étymologiquement le terme signifie « ce qui est fabriqué », et possède la même racine que (sa³)khæ ra, « composition, formation ». C’est l’action provenant d’impulsions habituelles, de volitions, d’énergies naturelles, conduisant à une réaction, l’action intentionnelle dans laquelle le résultat est inhérent. Il désigne donc toute action volontaire, consciemment acceptée et issue du corps, de la parole ou de la pensée, pouvant être bénéfique et conduire à l’extinction de la souffrance ou mal orientée et source de souffrance. Kamma et son fruit (vipaka) sont intimement liés et interdépendants, les fruits étant fonction de l’intention (cetana ). C’est en quelque sorte, selon la séquence cause => effet => réaction à l’effet, etc. , la loi de la conservation de l’énergie appliquée au domaine éthique. En aucun cas kamma ne signifie destin, dette, punition ou toute acception déterministe diffusée par la théosophie ou autres philosophies « ésotériques ». Kammavipaka, la maturation de kamma, est par ailleurs classée par le Bouddha dans ce que l’on nomme les « inconcevables » (acinteyyani) [48] ! Kamma n’est pas la somme des actions des « vies précédentes » puisqu’il existe des actions dont les résultats ne se manifesteront que dans « d’autres vies » ou ne se manifesteront pas du tout. Kamma n’est donc pas un déterminisme absolu en raison de l’interférence de diverses actions et contre-actions et d’autre part en raison du fait que certaines actions ne produisent pas de résultats ; ce qui laisse ainsi place à une certaine forme de hasard. Cette conception fausse selon laquelle tout est le résultat de kamma, soutenue par plusieurs ascètes contemporains du Bouddha, a été dénoncée, parmi beaucoup d’autres, dans le Brahmaja la Sutta (Sutta Pitaka, Dø gha Nikaya, Sø lakkhandha Vagga, 1). Kamma n’est que l’une des cinq lois naturelles dont les quatre autres sont : la loi atmosphérique (température, saisons, etc. ) (utu niyama), la loi biologique (bi ja niya ma), la loi physique (dhamma niyæ ma), la loi psychologique (citta [49] niyæ ma). Nous sommes conditionnés par l’hérédité, l’environnement physique, social et idéologique, le passé psychologique (comprenant l’héritage de kamma), mais aucun de ces facteurs, ni leur somme, n’est un déterminisme total car il reste un élément d’effort personnel volontaire. C’est en raison de cet élément que le nibbæ na est possible et que, comme le déclare le Bouddha, « la vie “ pure ” peut être vécue. ». Cet élément constituant par excellence la Voie de libération proclamée par le Bouddha. 38 En ce sens, seul le kamma est à notre portée car nous pouvons le maîtriser, dans une certaine mesure, en fonction de nos actes volontaires et conscients. Quant aux autres lois, nous y sommes soumis en raison de notre environnement, et elles suivront leur cours naturel que nous les acceptions ou non. Nos réactions et nos actions par rapport à ces lois sont elles-mêmes soumises à la loi de kamma-vipæ ka et porteront leurs fruits selon. Les classifications suivantes démontrent la complexité du concept de kamma et font un sort à toutes les interprétations hâtives autant que naïves que nous entendons le plus souvent. Classification selon les « portes » d’action : 1. kayakamma, action physique 2. vaca kamma, action verbale 3. manokamma, action mentale (pensée). Classification selon les résultats : 1. kusla kamma, action positive 2. avya kata kamma, action neutre 3. akusala kamma, action négative. Kamma est également divisé en différentes catégories : selon la fonction : 1. janaka, reproductif 2. upatthambhaka, renforceur 3. upapilaka, obstructeur 4. upagha taka ou upacchedaka, « tueur », destructeur selon l’intensité : 1. garuka, pesant 2. accinnaka ou bahula, habituel 3. asanna ou marana sanna, proche (de la mort) 4. katattæ , mécanique. selon la durée, le temps : 1. ditthadhammavedanø ya, efficace dans le présent 2. uppajjavedanø ya, efficace dans le futur proche 3. aparapariyavedanø ya, efficace jusqu’au futur lointain 4. ahosi, sans effets, annihilé. Kamma peut être synonyme de kammanta, parfois de sa³khæ ræ dans la chaîne des « origines interdépendantes » (paticcasamuppæ da). Il est pratiquement synonyme d’abhisa³kæ ræ (les « grands créateurs » : les activités volitionnelles, les « accumulations »). Même si l’on ne peut pénétrer totalement les arcanes de kamma il est essentiel de retenir qu’il possède en fait une profonde portée pédagogique ou thérapeutique, au sens large. Il va directement à l’encontre d’une des nombreuses théories philosophiques en vigueur à l’époque du Bouddha, la doctrine de l’inaction (akiriya væ da [50]) théorie pernicieuse enseignant l’inefficacité morale des actions et impliquant une négation de kamma, ce qui laisse l’homme sans motivation pour l’accomplissement de toutes actions éthiquement bénéfiques (pour soi-même et autrui). En haut de la page 39
Les trois «poisons de l’esprit» Ils représentent trois des liens fondamentaux (saµyojana) exposés plus loin. [voir p. 45] Lobha Avidité, cupidité, convoitise. La propension à s’accrocher, coller à, chercher le plaisir dans les objets conduisant à l’esclavage, l’attachement. Comprend tous les degrés, depuis la plus légère trace d’attachement jusqu’aux formes les plus crasses de convoitise et d’égocentrisme. Dosa Malveillance. Comprend tous les degrés d’aversion, depuis la plus légère touche de mauvaise humeur (envers les autres ou envers soi-même) jusqu’aux formes extrêmes de colère, de violence et d’esprit de revanche et de haine. Moha Illusion, stupidité, sottise. Ce sont ces trois « poisons », représentés au centre de la célèbre « Roue des Existences » dans l’iconographie bouddhique, et support de l’enseignement du paticcasamupæ da [voir p. 35], qui nous entraînent dans le flux des naissances et renaissances répétées. 40 En haut de la page
La renaissance « Naître sans cesse, là est vraiment dukkha. » Renaissance ou réincarnation ? Certains principes de base de l’Enseignement bouddhique font l’objet de nombreuses distorsions. Kamma et la renaissance (la plupart du temps ignorée au profit de la « réincarnation ») en sont deux exemples types, car il n’existe sans doute pas de concepts plus mal interprétés dans le bouddhisme, c’est en outre ceux avec lesquels se plaisent à jouer toutes les pseudo-traditions. La « réincarnation » est en fait un concept controuvé issu d’un contexte occidental ; tel qu’il est conçu dans ce contexte il est totalement inconnu dans les traditions asiatiques (indiennes ou extrêmeorientales). En outre on en fait généralement une question de « croyance » a priori, attitude très « tendance » aujourd’hui mais néanmoins largement déconseillée par le Bouddha dans la Voie de libération qu’il propose. Dans cette Voie, renaître sans cesse n’est pas quelque chose de souhaitable et ne constitue pas en soi un processus de purification. Dans l’histoire des religions et des philosophies, nombre de théories de la survivance de la conscience (ou de « l’esprit ») ont été élaborées. Que ce soit la transmigration, fer de lance de diverses traditions « initiatiques » ou « ésotériques » plus ou moins identifiées, la métensomatose de Plotin ou la métempsychose de Pythagore, ou d’autres encore procédant un peu de toutes celles-ci, aucune ne peut s’appliquer à la doctrine bouddhique car toutes présupposent l’existence d’une entité stable, de quelque terme qu’on puisse la désigner, qui passerait d’un corps (ou tout autre « support ») à un autre. Ces concepts tombent par conséquent tous dans la catégorie des vues éternalistes dont on trouve une fine description dans le tout premier Sutta du Canon pæ li, le Brahmajæ la Sutta. La position bouddhique est généralement peu comprise car il existe une très forte résistance émotionnelle au concept d’anattæ , la plupart d’entre nous préférant entretenir des vues éternalistes, sous quelque forme que ce soit, plutôt que contempler et réaliser l’évanescence de ce que l’on nomme la « personnalité » ou l’» âme ». Certains, en dernier recours, postulent l’existence d’une « conscience transcendante » à laquelle ils reconnaissent implicitement un caractère de pérennité qu’ils veulent bien dénier aux aspects moins « nobles » de notre composante mentale. Le paradoxe veut que c’est précisément cette vue (la croyance en la permanence, l’immuabilité de la personnalité, quelle que soit sa forme, grossière ou subtile, et l’attachement subséquent) qui constitue le premier lien, et sans aucun doute le plus solide, nous entraînant sans cesse dans le maelström des existences répétées (saµsæ ra).
Essai de définition Régénération et restructuration, la renaissance se caractérise par la réorganisation des énergies vitales en fonction des affinités développées dans le passé, conséquence des actions volontaires et consciemment acceptées (kamma), et manifestant des êtres vivants à différents niveaux d’évolution. « Inconcevable est le commencement de cette errance (samsara). On ne peut découvrir un premier commencement des êtres qui, aveuglés par l’ignorance, pris au piège du désir, se ruent et se pressent dans la ronde des renaissances. » Au sens absolu ce n’est pas un être réel, un soi déterminé, immuable, une entité-ego stable qui renaît. Bien plus, il n’est rien qui demeure semblable même deux moments consécutifs, car les « cinq agrégats » sont en état de changement perpétuel, de dissolution continuelle et de renouvellement. Ils meurent à chaque instant et d’autres renaissent à chaque instant. D’où il s’ensuit qu’il n’y a pas une chose semblable à une existence réelle ou « être » mais seulement un processus sans fin, une transformation continuelle, un devenir (bhava) consistant en une « production » et en un « étant produit », en un processus d’action (kamma bhava) et un processus de réaction ou renaissance (uppatti bhava). C’est une continuité sans identité. 41 Ainsi le bouddhisme n’enseigne pas qu’une entité-ego perdurable se hâte au travers des renaissances, mais seulement que des « vagues de vie », suivant leur nature et leurs activités bénéfiques (kusala) ou néfastes (akusala), se manifestent sous diverses formes. Les différents plans de renaissance (d’existence) Ces formes sont traditionnellement décrites dans le contexte de ce que l’on nomme les « trenteet- un plans d’existence » dans les Sutta. Ils s’échelonnent des royaumes « infernaux » où prédominent la douleur et l’obscurité, jusqu’aux royaumes « divins », subgreys, raffinés et béatifiques. L’existence dans chacun de ces domaines est non permanente. Dans la cosmologie bouddhique il n’existe aucun « enfer » ou « paradis » éternels : les êtres apparaissent dans un domaine particulier en fonction des fruits de leur kamma passé et de celui au moment de leur mort. Quand la force des kamma les ayant propulsé dans ce domaine est épuisée, ils disparaissent et prennent renaissance ailleurs selon leur kamma. C’est ainsi que le cycle proprement « infernal » se perpétue... Les domaines d’existence sont généralement divisés en trois « mondes » (loka) distincts, listés ici en ordre décroissant de raffinement : – le monde immatériel (arupa-loka), comprenant quatre domaines accessibles à ceux qui quittent cette vie alors qu’ils méditent sur les jhâna sans forme [51]. – le monde matériel subtil (rupa-loka), comprenant seize domaines dont les habitants (les « deva ») expérimentent des degrés raffinés de plaisir mental. Ces domaines sont accessibles à ceux qui sont parvenus à quelque niveau de jhâna et ont réussi, au moins temporairement, à se libérer de la haine et du mauvais vouloir. On dit qu’ils possèdent des corps subtils de pure lumière. Les plus élevés de ces domaines, les « Pures Demeures », ne sont accessibles qu’à ceux qui ont atteint au « nonretour » (anæ gæ mø phala), la troisième étape vers la libération totale. Le monde matériel subtil et le monde immatériel constituent les « Demeures Célestes » (sagga). – le monde sensuel (kæ ma loka), comprenant onze domaines dans lesquels l’expérience, plaisante ou non, est dominée par les sens. Sept de ces domaines sont des destinations favorables ; elles incluent notre monde humain et plusieurs autres domaines occupés par des « deva ». Les domaines inférieurs sont les quatre « destinations funestes » incluant les domaines animaux et « infernaux ». Il est vain de débattre afin de savoir si ces mondes sont des descriptions réalistes ou de simples métaphores destinées à décrire divers états mentaux susceptibles d’être expérimentés dans cette vie même. Le message de cette cosmologie est simplement celui-ci : à défaut de faire un effort pour se libérer des griffes du kamma incontrôlé, nous sommes condamnés à errer sans jamais pouvoir découvrir la paix et la fin de l’insatisfaction. Le noble Sentier du Bouddha nous fournit précisément les outils dont nous avons besoin pour briser ce cycle, une fois pour toutes, et atteindre la véritable liberté. En haut de la page 42
Conceptions erronées autour de la renaissance et du monde « En tous lieux les faits imposent à l’homme la constatation du caractère transitoire de tout ce qui l’entoure, mais cette constatation, qui lui est pénible, n’entame pas son désir inné d’immortalité. Il s’y obstine, créant des mythes, des doctrines et des pratiques, tous tendant à le réconforter, à le confirmer dans la foi qu’il chérit en son immortalité. » (Alexandra David-Néel) Dans l’histoire de la pensée religieuse et philosophique, éternalisme et nihilisme se partagent également la vision que l’homme ordinaire (non éveillé) se construit par rapport au monde ou à l’univers connaissable (le corps et le mental y compris). Ces deux extrêmes (comme toute vue extrême ou spéculative) sont fréquemment dénoncés par le Bouddha en tant qu’opinions viciées ne pouvant engendrer que la souffrance et l’errance. La première vue est l’éternalisme. Elle concerne la doctrine ou la croyance en une vie éternelle ou des choses éternelles. Antérieurement à l’époque du Bouddha il était enseigné l’existence d’une entité permanente, capable de perdurer indéfiniment, et que l’homme pouvait vivre une vie éternelle en préservant une « âme » immortelle afin de s’unir à l’Être Suprême. Dans le bouddhisme cet enseignement est appelé sassata ditthi, la vue des éternalistes. De telles vues existent encore de nos jours dans notre société moderne en raison de l’avidité de l’homme pour une éternité personnelle. Pourquoi le Bouddha niait-il la doctrine éternaliste ? Tout simplement parce que lorsque nous comprenons les choses de ce monde telles qu’elles sont, dans leur véritable perspective, nous ne sommes pas en mesure de découvrir quoi que ce soit de permanent ou possédant une existence éternelle. Les choses, les éléments changent et poursuivent ce processus en fonction des conditions elles-mêmes changeantes dont ils dépendent. L’analyse nous permet de nous rendre compte par nousmême du caractère erroné de la vue éternaliste. La seconde vue concerne le nihilisme, l’opinion des nihilistes qui considèrent que la mort débouche sur le néant et qu’il n’existe aucune continuité. Cette vue procède d’une philosophie matérialiste refusant d’accepter la connaissance du conditionnement mental. Souscrire à une telle philosophie c’est ne comprendre la vie que de façon partielle ; lorsque nous comprenons l’enchaînement des conditions mentales et matérielles (loi de causalité) il n’est plus possible d’entretenir ce genre de vue. L’enseignement du kamma prouve suffisamment que le Bouddha n’a pas enseigné l’annihilation après la mort ; cependant le bouddhisme n’accepte pas la « survie » en termes d’âme immuable mais simplement dans le sens d’un purpleevenir, conçu de façon impersonnelle (anattæ ). En haut de la page 43
Illustration de la renaissance à travers les Textes Selon les enseignements anciens du Bouddha la renaissance est la nouvelle manifestation d’une existence, d’une vie (ou de vies), en dépendance des énergies développées dans le passé par le kamma, c’est le corollaire direct de la théorie de la causalité exprimée ainsi : « Quand cela est, ceci est ; cela apparaissant, ceci apparaît. Quand cela n’est pas, ceci n’est pas ; cela cessant, ceci cesse. » (Majjhima Nikæ ya) Illustration la plus immédiate de l’interdépendance, elle est inséparable du kamma et permet aux effets du kamma de se manifester dans des conditions particulières : « Ainsi celui qui s’abstient de léser des êtres vivants, de commettre des vols, de se complaire dans les plaisirs sensuels, de proférer des mensonges, des paroles calomnieuses, des paroles grossières, des propos frivoles, qui s’abstient de convoiter, possède une pensée sans aversion et demeure dans des opinions non fausses, obtient des résultats agréables, qui se produisent tantôt dans cette vie même, tantôt dans la vie suivante, tantôt dans d’autres occasions se produisant au-delà de la vie suivante. » (Mahæ kamma Vibha³ga Sutta). Le bouddhisme donne avant tout une explication psychologique de la renaissance, exemplifiée dans le premier verset du Dhammapada [52] : « Le mental est l’avant-coureur des conditions, le mental en est le chef, et les conditions sont façonnées par le mental. » La renaissance se manifeste d’instant en instant ; c’est un processus impersonnel auquel les termes de « réincarnation » ou « transmigration » ne peuvent convenir : « – Vénérable Næ gasena, la renaissance est-elle possible sans transmigration ? – Oui, ô Roi. – Mais comment, Vénérable, la renaissance est-elle possible sans qu’il y ait quoi que ce soit qui passe d’une vie à l’autre ? Donnez-moi une comparaison. – Si on allume un flambeau à un autre flambeau, peut-on dire que le premier a transmigré dans le second ? – Non, Vénérable ! – De même la renaissance peut s’effectuer sans transmigration. » (Milinda Pañha) En fait, au sens ultime : « Il n’existe aucun auteur pour les actes commis ni quelqu’un qui reçoit les sensations venant des résultats. Seuls s’écoulent les facteurs constituants. Sur ce sujet, cela est la vue correcte. » (Visuddhimagga) [53] « – Vénérable, qu’est-ce qui doit renaître ? – Seule une combinaison psychophysique renaît, ô Roi. – Mais de quelle façon, Vénérable ? Est-ce la même combinaison que celle qui existe actuellement ? – Non, ô Roi. Mais la combinaison psychophysique présente produit des activités volitionnelles fastes et néfastes, et c’est par l’intermédiaire de ce kamma qu’une nouvelle combinaison psychophysique sera suscitée. » (Milinda Pañha) Toutes questions sur la renaissance et ses modalités sont fortement découragées dans le bouddhisme ancien. Les réponses que l’on peut construire, à défaut d’être issues de la vision directe, non obstruée, engendrée par l’Éveil, constituent des obstacles sur la Voie de la libération de l’insatisfaction et de la souffrance : « L’être non éveillé, non instruit, s’interroge ainsi d’une façon impropre : “ Ai-je existé dans le passé ?, N’ai-je pas existé dans le passé ? Qu’ai-je été dans le passé ? Serai-je dans le futur ? Ne serai-je pas dans le futur ? Que serai-je dans le futur ? Comment serai-je dans le futur ? ” » (Sabbæ sava Sutta) 44 Plutôt que de spéculer sur les modalités de la renaissance, le bouddhisme invite avant tout à comprendre les causes de cette renaissance : « C’est cette soif qui produit la ré-existence et le purpleevenir, qui, liés à une avidité passionnée, trouve une nouvelle jouissance tantôt ici tantôt là, c’est-à-dire la soif des plaisirs des sens, la soif de l’existence et du devenir et la soif de non-existence. » (Saµyutta Nikæ ya) Un pratiquant bouddhiste sincère ne cherche pas vraiment à savoir ce qui se passe après la mort et ne spécule pas sur les différentes hypothèses fournies par les traditions religieuses ou matérialistes en termes d’éternalisme ou d’annihilationisme ; il est plutôt invité à examiner la question « Y-a-t-il une vie avant la mort ? » et à vivre dans la culture de la vigilance et des actions conduisant à l’harmonie intérieure et extérieure. « Pour l’individu libéré, ce qui est ancien est achevé. Il n’y a plus de production renouvelée. Sa pensée est détachée vis-à-vis des existences nouvelles. De tels sages qui ont ainsi détruit les germes de l’existence future, dépourvus de désirs de purpleevenir, s’éteignent comme une lampe s’éteint. » (Sutta Nipata) En haut de la page
La « recherche scientifique » Parallèlement à une attitude dogmatique et une foi aveugle en la « réincarnation », exemplifiées par des déclarations du style : « (...) la réincarnation est une vérité expérimentale. Depuis le début des temps, des milliers d’hommes ont trouvé le souvenir de leurs vies antérieures. Si vous vous souvenez de vos vies passées, vous n’avez pas besoin de démonstration. » (Dr Schnetlzer) , il existe une volonté de « prouver scientifiquement » la réalité des « vies passées » (ainsi que d’autres aspects de la doctrine bouddhique). Cette volonté constitue l’une des caractéristiques de ce « néo-bouddhisme » récemment apparu dans les pays occidentaux, à tel point que l’on arrive à une autre attitude dogmatique clamant de façon ostentatoire : « La réincarnation est maintenant un phénomène scientifiquement acceptable. ». [54] Afin de répondre à ces attitudes, typiques des vues extrêmes stigmatisées par le Bouddha, on peut donner les deux arguments suivants. Si l’on s’en tient au contexte bouddhique, seuls les êtres libérés (arahanta) et les bouddhas sont en mesure de « voir » leurs « existences antérieures », cette faculté faisant partie des « pouvoirs » issus de l’émancipation par la connaissance transcendante. Il est important de noter que cette connaissance est encore mondaine et ne constitue pas à elle seule l’Éveil, qui nécessite d’autres conditions [72]. D’autre part les études les plus sérieuses conduites au Sri Lanka, aux États-Unis et en Angleterre (par Francis Story, le Dr Stevenson et ses élèves, entre autres) fournissent d’autres hypothèses pour tenter d’expliquer ces allégations de « vies antérieures ». [55] 45
Les dix liens (saµyojana) Ils constituent l’une des caractéristiques fondamentales de l’Enseignement du Bouddha et, bien qu’ils soient peu souvent mis en avant, il est difficile de se prétendre dans la Voie bouddhique si on les ignore. Ces liens ou substrats retiennent à la « Roue des renaissances » (saµsæ ra), et leur disparition graduelle caractérise les différentes étapes de la progression vers l’état d’arahanta. Ils comprennent : – Les liens inférieurs (orambhæ giya) : 1. sakkaya ditthi. Attachement au corps, fondé sur l’attachement aux « cinq agrégats », le considérant comme « mien », comme quelque chose existant indépendamment. Conception erronée de la personnalité comprenant vingt catégories exemplifiant toutes les conceptions éternalistes ou annihilationnistes possibles. 2. vicikiccha . Indécision. Doute négatif, stérile, vis-à-vis des trois Joyaux (Refuges) et de la pratique de sø la, samadhi, pañña . Différent du doute philosophique, légitime. 3. sø labbata paræ mæ sa. Attachement indu aux rites, cérémonies, aux règles et préceptes, les considérant comme des fins en soi. Conception incorrecte selon laquelle les rituels et les voeux conduisent à la libération et possèdent la prééminence sur les résultats de kamma. Croyance en l’efficacité de pratiques extérieures au Dhamma ; cause du ritualisme, de la superstition et de la magie noire. 4. kamarga. Désir sensuel. 5. vyapada ou patigha. Haine, malveillance. – Les liens supérieurs (uddhambhæ giya) : 6. rupa ra ga. Puissant désir de renaître sous une forme matérielle (ou matérielle subtile). Attachement au domaine matériel. 7. arþpa ræ ga. Convoitise pour l’existence immatérielle. Convoitise pour les « objets » sans forme, immatériels, abstraits. 8. mæ na. Orgueil, égocentrisme, exaltation ou humiliation de soi-même. Comprend toutes les formes de comparaison avec autrui. Désir de dominer, arrogance. 9. uddhacca. Arrogance, vanité. Distraction et agitation. 10. avijja . Ignorance des choses telles qu’elles sont. Autre classification : 1. ka ma ra ga. Désir sensuel. 2. patigha. Irritation, aversion, résistance, répulsion. 3. mæ na. Orgueil. 4. ditthi. Point de vue, opinion, théorie, doctrine. Croyance a priori, construction philosophique. Selon le contexte : parfois conceptions, vues erronées, parfois simples spéculations. Concept à la base de très nombreux composés, exemplifiant le plus souvent les diverses théories en vigueur à l’époque du Bouddha. Le Brahmajæ la Sutta en cite soixante-deux, illustrant toutes les combinaisons possibles, en termes de spéculations philosophiques. 5. vicikicchæ . Doute stérile (différent du doute légitime). 6. sø labbataparæ mæ sa. Attachement ritualiste. 7. bhava ræ ga. Attachement à l’existence sans cesse renouvelée. 8. issæ . Envie, jalousie, mauvaise intention. 9. macchariya. Égocentrisme, avarice, appropriation, non-partage. 10. avijjæ . Ignorance. En haut de la page 46
Les facteurs de l’Éveil (bodhipakkhiya dhammæ ) Les « trente-sept facteurs de l’Éveil » ou « principes conduisant à l’Éveil » constituent le résumé des points essentiels de l’Enseignement du Bouddha. Ces principes sont en effet applicables (et appliqués) au sein de toute école bouddhique authentique et présentent une véritable carte permettant de replacer tous les enseignements, de quelque origine qu’ils soient, dans le contexte de l’essence de la pratique. I. Les quatre applications de l’attention (satipatthana), les fondations de la vigilance : 1. observation du corps (ka ya nupassanæ ) 2. observation des sensations (vedana nupassanæ ) 3. observation de l’esprit, du « mental-coeur » (citta nupassanæ ) 4. observation des objets mentaux, des phénomènes (dhammæ nupassanæ ). II. Les quatre efforts (padha na ou samma va ya ma) Ils représentant l’aspiration à ce qui est le plus élevé, ils incluent : 1. l’effort d’éviter les « souillures » (saµvarapadha na) 2. l’effort d’abandonner actions corporelles et pensées néfastes (paha napadha na) 3. l’effort de développer l’esprit (bha vana padha na) 4. l’effort de maintenir les états positifs (anurakkhana padha na). III. Les quatre chemins vers les pouvoirs supranormaux (iddhipa da) [56]. Ils constituent la base des pouvoirs et la voie y conduisant, et représentent ce que l’on appelle les quatre bases du succès : 1. rassemblement de la détermination (chanda sama dhi) 2. rassemblement de l’énergie (viriya sama dhi) 3. rassemblement du mental-coeur (citta sama dhi) 4. rassemblement de l’examen approfondi, de la connaissance transcendante (vø maµsæ samæ dhi). IV. Les cinq facultés (indriya) : 1. faculté de confiance [57], de foi (saddhindriya) 2. faculté d’énergie (viriyindriya) 3. faculté d’attention (satindriya) 4. faculté de rassemblement de l’esprit (samæ dhindriya) 5. faculté de connaissance transcendante (paññindriya). V. Les cinq pouvoirs (bala) ou forces : 1. pouvoir de confiance, de foi (saddha bala) 2. pouvoir d’énergie (viriyabala) 3. pouvoir de vigilance (satibala) 4. pouvoir d’unification de l’esprit (sama dhibala) 5. pouvoir de connaissance transcendante (paññæ bala). Auxquels on ajoute parfois : 6. pouvoir de conscience personnelle (hiribala) 7. pouvoir de circonspection (ottapabala) 8. pouvoir de méditation (bhæ vanæ bala). 47 VI. Les sept éléments ou membres de l’Éveil (bojjhanga) Ce sont les éléments nécessaires à l’obtention de la connaissance suprême d’un bouddha : 1. vigilance, attention (sati) 2. examen approfondi des choses conditionnées, des éléments, de l’esprit et de la matière (dhammavicaya) 3. énergie, persévérance (viriya) 4. joie intense (pø ti) 5. calme du corps et de l’esprit (passaddhi) 6. équilibre, unification de l’esprit (sama dhi) 7. égalité d’esprit, observation détachée (upekkhæ ) VII. Le noble Sentier aux huit branches (ariyamagga ou att hangika magga). Il constitue la quatrième des Vérités nobles [voir p. 29] : 1. compréhension, conception correcte (sammæ ditthi) 2. aspiration, décision correcte (sammæ sankappa) 3. parole correcte (samma vaca ) 4. action correcte (sammæ kammanta) 5. mode de vie correct (sammaæ ji va) 6. effort correct (sammæ va ya ma) 7. attention, vigilance remémorative correcte (samma sati) 8. unification de l’esprit correcte (sammæ samadhi). En haut de la page 48
Le Nibbana Pouvant signifier littéralement « sans effort de souffler », ce concept possède diverses étymologies, non forcément exclusives : « sans flèche qui transperce », « éloignement de l’esclavage du désir », « dénouement des liens », etc. Ce qui est plus généralement suggéré est l’image de l’extinction d’une flamme par épuisement du combustible. D’où : . extinction des « feux » des trois « poisons de l’esprit » . cessation de la souffrance par cessation de la malveillance, de la convoitise et de l’illusion. Le nibbæ na représente la Paix ultime dont la saveur peut être expérimentée dans cette vie même, la libération de tous les états conditionnés, de tous les attachements. Il met fin à toute possibilité de production d’énergies susceptibles de manifester des êtres vivants, à quelque niveau d’évolution que ce soit. Il fait partie de ces concepts qu’il est préférable de ne pas traduire plutôt que d’induire une quelconque connotation nihiliste ou éternaliste. Cette attitude est d’autant plus encouragée dans la pratique bouddhique que l’accent est mis plutôt sur les moyens d’accéder au but que sur la description et la tentative de définition du but. Sa complexité est illustrée par la manière dont il est abordé dans les Écritures. On considère qu’il en existe deux sortes : 1. savupæ disesanibbæ na (upæ disesanibbæ na), libération avec les « combustibles » de la vie qui demeurent. Caractéristique du nibbæ na atteint par un « émancipé » (arahanta), en qui tous les liens (saµyojana) sont éliminés, ou par un bouddha de son vivant 2. anupæ disesanibbæ na, libération ultime sans aucun substrat de renaissance. Caractéristique du nibbæ na expérimenté à la mort. Le nibbæ na possède de nombreuses caractéristiques, à connotations positives ou négatives : atakkæ vacara (au-delà de la pensée conceptuelle), abhþta (sans origine), acchariya ou abbhuta (merveilleux), ajæ ta (non né), akata (non créé), asa³khata (non conditionné), anakkhæ ta (ineffable), anattæ (impersonnel), avacanø ya ou avyæ kata (indescriptible), nippapañca (indifférencié), parama sukha (bien-être suprême), upasama (apaisement). Dans les Écritures on lui trouve de nombreux synonymes ou quasi-synonymes : vimokha (émancipation), amaræ vatø (royaume non soumis à la mort), amata (non soumis à la déchéance), asammosa dhamma (état « sans erreur »), asa³khatadhæ tu (état non conditionné, non composé), pa¼ø ta (transcendant), pæ ra (« l’autre rive »), attha (but suprême), kalyæ ¼ a (beau, bienfaisant), nissara¼ anirodha (complète disparition des « souillures »), maggaphala (le fruit du Sentier), paramattha (le bien, l’idéal le plus élevé), santi (paix, tranquillité), siva (abri, félicité), tæ ¼ a (sécurité, refuge), upadhiviveka (détachement de tous les substrats de l’existence), yogakkhema (libération des liens, sécurité).